Façonner l’IA pour l’entreprise : construction, diffusion, contestation et ajustement d’une rationalité sociotechnique
- Intelligence artificielle (IA) ; sociologie des sciences et des techniques ; discours ; rationalité ; pouvoir ; entreprise ; travail
- Langue : Français
- Identifiant : ULIL_DMDT_2025_008
- Faculté/Ecole : Droit
- Date de soutenance : 13/06/2025
- Type de mémoire : Mémoire de Master
- Discipline : Science Politique
- Parcours : Métiers de la recherche en science politique (MRSP)
Résumé
Ce mémoire analyse le façonnage sociotechnique de l’intelligence artificielle (IA) générative en entreprise, envisagé comme un champ de lutte où s’affrontent des visions et des intérêts antagonistes quant à sa finalité et ses modalités d’usage. S’écartant d’une vision techno-déterministe de l’IA comme technologie automotrice se diffusant naturellement, cette recherche déconstruit le discours dominant qui tend à minimiser le rôle des agents, notamment ceux de la sphère économique, dans sa promotion et son orientation. Face aux difficultés d’accès au terrain des usages concrets, l’analyse s’est réorientée vers les discours et les rationalités qui structurent l’intégration de l’IA dans le monde du travail. La démarche combine plusieurs approches complémentaires : l’analyse des discours promotionnels et institutionnels (vendeurs de solutions, cabinets de conseil, associations professionnelles, institutions publiques), l’observation participante (World AI Cannes Festival), l’analyse de la presse économique, des entretiens ciblés et l’étude de la « littérature grise » syndicale. Un cadre théorique inspiré de Marx et de Foucault permet d'éclairer la dimension politique et conflictuelle de ce processus. La première partie caractérise l’idéologie de l’« IA-machine » promue par les acteurs dominants. Ancrée dans la gouvernementalité managériale, elle vise l’accroissement de la productivité et du contrôle par la rationalisation et l’optimisation. L’analyse met en lumière les dispositifs concrets de construction et de diffusion de ce discours hégémonique : rhétoriques spécifiques lors des démonstrations, inscription de normes dans la technologie elle-même, et mobilisation de réseaux d’influence multipositionnés. La seconde partie explore le contre-discours syndical qui, refusant une position « néo-luddite », esquisse les contours d’une « IA-outil ». Fondée sur une critique structurée de l’IA-machine (dénonciation du « néo-taylorisme numérique », de l’opacité des « boîtes noires », des externalités socio-environnementales), cette vision alternative promeut une IA pensée pour l’augmentation des capacités et des compétences des travailleurs, la démocratisation des processus de conception et de déploiement, et s’appuyant sur un cadre réglementaire contraignant (RGPD, AI Act, droit du travail). La troisième partie analyse la confrontation dialectique résultant de cette opposition. Elle révèle comment le capital, loin d’ignorer les critiques, déploie des stratégies de contre-résistance sophistiquées sur les fronts discursif (promesses d’IA « frugale », « explicable », « embarquée ») et normatif (promotion de la soft law, contournement ou adaptation stratégique de la loi) pour intégrer, neutraliser et recadrer les critiques, afin de maintenir son hégémonie et de préserver la logique de valorisation au coeur du déploiement technologique. Ce mémoire met ainsi en évidence la nature profondément politique et conflictuelle du façonnage de l’IA en entreprise, contribuant à la compréhension des formes contemporaines de la gouvernementalité managériale et de la lutte idéologique.
AUTEUR
- Vouliot, Adrien
